12/7/2018
53 minutes, pas plus

Le futur a fait son temps

Un article rédigé par
Arthur de Grave

Futur antérieur, c’est la toute première émission radiophonique produite par Stroïka. Le futur est-il toujours aussi futuriste que par le passé ? Vous êtes perdus ? Nous aussi. Pour tâcher d’y voir plus clair, nous invitons désormais chaque mois un historien à débattre avec un penseur de la modernité. Pour l’épisode inaugural, l’historiographe François Hartog et le futurologue Daniel Kaplan nous ont rejoint sur le plateau de l’émission. Passé, présent et futur : une valse à trois temps forcément chaotique ?

C’était il y a quelques mois. Je traînais dans l’un de ces lieux dédiés à l’innovation qui poussent comme des champignons matsutakes sur le territoire national, quand une maxime inhabituelle accrocha mon oeil distrait. Au milieu des mantras familiers — « Sky is the limit ”, “ceux qui pensent que c’est impossible sont priés de ne pas déranger ceux qui essaient” — une invitation : et si pour inventer le futur, on s’inspirait de ce qui n’a jamais été fait avant ? S’agit-il d’un gentil paradoxe inspirant et creux, de ceux qu’on trouve dans l’abécédaire de notre Startup Nation ? Ou alors, celui ou celle qui avait commis cette formule la prendrait-il ou elle au sérieux ? Vertige. Car, plus encore que les scories qu’on essaime avec une légèreté coupable — accélération exponentielle, bouleversements sans précédent, monde incertain, etc. — cette phrase cristallise quelque chose de l’esprit du temps. Un besoin obsessionnel de nouveauté, mais pas de n’importe quelle nouveauté, d’une nouveauté certifiée 100% nouvelle, inédite, une ignorance du passé revendiquée haut et fort, une conviction inébranlable que la marche en avant de l’histoire ne peut désormais que passer par de violentes ruptures. Un rapport au temps qui n’est plus historique, scientifique, ou même esthétique : un rapport au temps nihiliste.

Régimes d’historicité

Les catégories de passé, de présent et de futur ne sont pas de simples positions sur une ligne droite. Toute société tend à s’inscrire dans un rapport au temps qui lui est propre : on n’envisage pas l’histoire de la même façon dans l’Egypte des Pharaons, dans la Grèce de l’époque classique ou dans la France du XIXè siècle. Cette manière d’articuler passé, présent et avenir, c’est ce que l’historien François Hartog appelle un régime d’historicité. De ce point de vue, où en sommes-nous, nous autres, les post-modernes ?

Entre 1789 et 1989, c’est le “régime d’historicité moderne” qui a prévalu : l’idée d’un progrès continu, au long cours, nous tenait lieu de ligne de fuite. Cet horizon commun justifiait le présent et conférait au passé une intelligibilité. Ce cadre, pour tout un ensemble de raisons que Hartog décrit minutieusement, a fini par voler en éclats. Nous pataugeons aujourd’hui dans le présentisme. La mémoire – la soumission du passé aux exigences du temps présent – remplace l’histoire. Le présent, de façon paradoxale, n’est plus capable de s’envisager autrement que sous le mode hystérique de la crise, terme qui étymologiquement désigne le moment paroxystique où se décide la guérison ou la mort d’un patient. Et le futur, pour sa part, est toujours imminent, pour demain ou à la rigueur pour après-demain. Il charrie dans son sillage une rupture majeure, une disruption, un bouleversement qui va tout changer en un claquement de doigts. Nous continuons par habitude de parler au passé simple et au futur de l’indicatif, mais nous sommes au fond enfermés dans ce carcan du présent auquel il n’existe pas d’alternative.

Prédire, c’est tromper ?

D’une certaine façon, c’est ce sentiment d’une catastrophe imminente, quelle qu’elle soit  – singularité ou grand collapse – qui obscurcit notre vision de l’avenir. De là, notre appétit pour les prophéties et prédictions en tous genres, appétit dont les techno-prophètes ont fait leur fond de commerce. Et si nous sommes effectivement entrés dans l’ère de l’Anthropocène, qui voit l’humanité se muer en force géologique, peut-on même encore parler d’histoire au sens que lui donnaient Hegel ou Michelet ? Daniel Kaplan nous invite à une certaine forme de prudence : tous ceux qui parlent d’avenir ne sont pas des charlatans. La futurologie n’est pas à proprement parler une science. L’art de la prospective bien tempérée regarde le futur comme un objet politique, et donc un objet de débat. Kaplan, qui travaille au lancement d’une Université de la Pluralité comme un pied de nez au messianisme des adeptes du transhumanisme, explique que le futur est par définition imaginaire, puisqu’il n’est pas encore advenu. Le futurologue s’intéresse ainsi particulièrement aux tendances récentes qui se dégagent au sein de la science-fiction, notamment dans les pays du Sud, qui, à travers elle, semblent chercher à se doter de mythologies nouvelles. Un façon de dégager l’horizon continuellement bouché de l’avenir, de se redonner des marges d’action, bref, de sortir du bourbier du présentisme ? En tout cas, le mythe est toujours une histoire politique.

Les invités :

François Hartog est historien, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il est également l’auteur d’un ouvrage, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps (Seuil, 2003), qui se propose d’analyser les phénomènes historiques contemporains à l’aune d’un concept : le présentisme.

Daniel Kaplan est un penseur du numérique. Co-fondateur de la Fondation Internet Nouvelle Génération (FING), il développe depuis 2016 la Plurality university. Il est également l’auteur d’un ouvrage :Technologies et prospective territoriale (Editions Fyp, 2009).

Un article rédigé par
Arthur de Grave
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